Il y a quelque chose d’assez révélateur dans l’agitation qui s’empare aujourd’hui du monde littéraire dès qu’un livre est soupçonné d’avoir été écrit, même partiellement, avec l’aide de l’intelligence artificielle. Nous vivons encore avec l’image ancienne de l’écrivain seul devant sa page, retranché du monde, luttant pendant des heures contre une phrase qui ne vient pas, cherchant le mot juste comme un artisan chercherait, à la lumière d’un atelier, la courbe parfaite d’un objet qu’il aurait entièrement façonné de ses mains. Cette image nous rassure parce qu’elle associe l’œuvre à l’effort, l’effort au mérite et le mérite à la valeur. Elle suppose qu’un livre digne de ce nom doit avoir coûté quelque chose à celui qui l’a écrit, du temps, de la solitude, de la patience, quelquefois même une forme de souffrance, comme si la difficulté du travail faisait secrètement partie du pacte passé entre l’auteur et le lecteur.

C’est sans doute pour cela que la polémique récente autour de C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, a provoqué autant de réactions. Un roman connaît le succès, trouve ses lecteurs, entre dans les discussions, se retrouve distingué par le monde littéraire, puis surgit cette question devenue presque infamante : et si l’intelligence artificielle avait participé à son écriture ? Les soupçons se nourrissent alors de tournures récurrentes, de rythmes reconnaissables, de phrases dont certains croient reconnaître la mécanique familière des modèles génératifs. L’auteur conteste ces accusations. Le débat reste ouvert. Pourtant, ce qui m’intéresse dans cette affaire n’est pas de savoir qui a raison. Je trouve même que la question la plus importante commence précisément là où l’enquête s’arrête.

Imaginons un lecteur qui aurait aimé ce livre avant d’entendre parler de la polémique. Il l’aurait acheté, emporté chez lui, ouvert un soir sans intention particulière, puis lu plus longtemps qu’il ne l’avait prévu. Certains passages l’auraient peut-être remué, une scène aurait réveillé un souvenir, un personnage aurait pris une place imprévue dans son imagination, et il aurait refermé le livre avec cette impression que connaissent tous les lecteurs lorsqu’une fiction parvient, pendant quelques heures, à faire entrer un peu de désordre dans leur propre vie. Puis il apprendrait que le texte aurait pu être écrit avec l’aide d’une IA. Devrait-il, à cet instant, reconsidérer son émotion ? Ce qu’il a ressenti deviendrait-il moins vrai parce que le procédé ayant permis de fabriquer certaines phrases ne correspondrait plus à l’idée qu’il se faisait de la littérature ?

Ce débat m’intéresse d’autant plus que je ne peux pas prétendre y assister de loin. Je ne suis pas dans la position confortable de celui qui observe l’arrivée de l’intelligence artificielle dellin en commentant les dangers de la tempête. J’ai moi-même utilisé ces outils de manière importante pour écrire mes livres. Je pourrais tenter de minimiser cette réalité, employer des mots rassurants, parler d’assistance, de correction ou d’accompagnement, comme si l’intelligence artificielle n’avait joué qu’un rôle annexe. Ce ne serait pas fidèle à mon expérience. Elle m’a servi à développer des idées, structurer des textes, retravailler certaines scènes, reformuler des passages, confronter des intuitions et explorer des directions que je n’aurais jamais envisagées seul. Elle a participé largement à l’écriture de mes livres, et je préfère le dire clairement plutôt que d’entretenir une ambiguïté destinée à préserver une image plus traditionnelle de l’auteur.

Ce constat pourrait suffire à certains pour considérer que ces livres ne m’appartiennent pas vraiment. Pourtant, lorsque je cherche honnêtement ce qui a précédé leur écriture, je ne trouve pas une machine. Je retrouve les idées qui m’occupaient l’esprit, les inquiétudes que je portais, les questions que je voulais poser et les histoires que j’avais envie de faire exister. Je retrouve surtout cette impulsion initiale sans laquelle aucun texte ne commence vraiment, cette nécessité intérieure qui pousse quelqu’un à vouloir raconter quelque chose plutôt que rester silencieux. L’IA m’a permis d’aller plus loin, parfois plus vite, et souvent avec davantage de possibilités devant moi, mais elle n’a pas choisi à ma place ce que je voulais défendre, ce que je voulais mettre en scène ou ce que je voulais faire ressentir.

C’est notamment ce que j’ai vécu avec mon premier roman augmenté Sous ma peau. Ce livre porte une part importante de travail assisté par l’intelligence artificielle à la fois dans les textes et dans les musiques, mais ce qui m’importe aujourd’hui n’est pas de mesurer le pourcentage exact de phrases qui seraient nées d’un échange avec la machine. Une telle comptabilité me paraît rapidement absurde, comme si l’on pouvait réduire la création à une répartition de tâches entre un être humain et un programme. Ce qui m’intéresse davantage est de savoir d’où vient le mouvement du livre, ce qui l’a rendu nécessaire, ce qui m’a conduit à vouloir raconter cette histoire plutôt qu’une autre. Si des lecteurs ont été touchés, si certains ont reconnu dans ce texte quelque chose qui parlait à leur propre expérience, cette émotion ne me paraît pas soudain privée de valeur parce qu’une technologie a participé à la fabrication du langage qui l’a portée.

Il faut pourtant reconnaître que l’intelligence artificielle n’est pas comparable, sans nuance, à la machine à écrire ou au traitement de texte. Une machine à écrire obéit. Elle reçoit le mot et le frappe. Un logiciel de traitement de texte conserve, corrige parfois, organise et déplace, mais il ne propose pas spontanément une scène, un personnage ou une manière de résoudre un problème narratif. L’IA générative franchit une frontière plus troublante parce qu’elle intervient désormais dans des zones que nous considérions jusque-là comme intellectuelles. Elle peut suggérer une formulation, imaginer plusieurs développements d’une situation, produire un dialogue, recomposer une structure, parfois même faire apparaître une idée à laquelle son utilisateur n’avait pas pensé. Bien au delà de faciliter le geste, elle participe à la pensée créative.

C’est précisément là que notre conception de l’auteur commence à vaciller. Pendant des siècles, écrire un livre signifiait produire soi-même les phrases qui le composaient, parce qu’il n’existait aucun moyen sérieux de séparer la conception d’un récit de son exécution linguistique. La même personne imaginait l’histoire, choisissait son orientation et écrivait matériellement les mots. Toutes ces fonctions se trouvaient réunies, si bien que nous avons fini par les confondre. Or l’intelligence artificielle introduit brutalement une dissociation. Elle permet à quelqu’un de porter une vision, de définir une histoire, de décider d’un ton et d’une intention tout en déléguant une part importante de l’expression de cette vision. Cette possibilité nous oblige à nous demander ce qui, dans l’acte d’écrire, constitue réellement la paternité d’une œuvre.

Dans d’autres domaines, cette séparation nous choque beaucoup moins. Un réalisateur ne tient pas toutes les caméras de son film. Il n’a pas cousu les costumes, construit les décors, réglé les lumières et composé lui-même chaque note de la musique. Pourtant, nous reconnaissons volontiers son rôle d’auteur lorsque nous comprenons qu’il a porté une vision, dirigé les choix et donné une cohérence à l’ensemble. Un architecte ne pose pas les briques du bâtiment dont il dessine les plans. Un chef d’orchestre ne joue pas tous les instruments. Nous avons depuis longtemps accepté qu’une œuvre puisse être portée par celui qui en organise le sens sans qu’il exécute matériellement chaque étape de sa fabrication.

La littérature, qui s’est construite autour d’un rapport beaucoup plus intime entre le geste et la pensée, résiste davantage à cette idée. Je comprends bien entendu très bien cette résistance. Elle protège quelque chose de précieux : la relation charnelle entre un écrivain et sa langue. Je comprends aussi ceux qui ont consacré des années à apprendre à écrire, à travailler leur style, à connaître les ressources de la syntaxe, à développer cette oreille intérieure qui permet de sentir immédiatement qu’une phrase tombe juste ou qu’elle sonne faux. Lorsqu’une technologie semble soudain rendre accessible en quelques secondes ce qui a exigé des dizaines d’années de travail, le sentiment d’injustice peut être abyssal.

Il serait pourtant dangereux de confondre la disparition d’une difficulté avec la disparition de toute valeur. L’histoire de la création est remplie d’outils qui ont déplacé la compétence sans abolir l’art. La photographie n’a pas supprimé la peinture. Les logiciels de montage n’ont pas supprimé le cinéma. Les instruments électroniques n’ont pas supprimé la musique. Chaque fois, une partie du travail a été automatisée, simplifiée ou rendue accessible à des personnes qui n’auraient pas pu autrefois maîtriser toute la chaîne technique. À chaque époque, certains y ont vu l’annonce d’un appauvrissement et d’autres l’ouverture de nouveaux territoires créatifs. Avec le recul, on constate surtout que les pratiques se transforment et que les critères de distinction se déplacent.

C’est dans cette frontière que je situe la figure de l’ « Auteur augmenté ».

Je ne donne pas à cette expression un sens triomphaliste. Il ne s’agit pas d’imaginer un écrivain devenu supérieur aux autres parce qu’il disposerait d’une machine capable de produire davantage. J’y vois plutôt une transformation du métier d’écrivain. Pour moi, l’auteur augmenté serait celui qui utilise l’intelligence artificielle pour élargir ses possibilités tout en conservant la responsabilité du sens. Il peut demander plusieurs versions d’une scène, tester une idée, confronter deux structures narratives, reprendre un passage, chercher un angle qu’il n’avait pas encore trouvé. Mais cette abondance de propositions ne le dispense pas du choix. Elle lui impose au contraire de choisir davantage.

C’est peut-être ici que se trouve le cœur du problème. Lorsque produire devient facile, sélectionner devient difficile. Celui qui dispose de dix possibilités doit décider laquelle convient. Celui qui en dispose de mille doit apprendre à résister à la séduction de la simple abondance. Il doit savoir reconnaître ce qui appartient réellement au livre qu’il veut écrire et ce qui n’est qu’une idée parmi d’autres. L’intelligence artificielle peut multiplier les options, mais elle ne peut pas déterminer seule lesquelles correspondent réellement à l’intention de celui qui porte le projet, sauf à ce que celui-ci renonce progressivement à cette intention.

L’auteur augmenté n’est donc pas nécessairement celui qui écrit moins. Il est celui dont la responsabilité se déplace. Son travail consiste toujours à construire un univers, comprendre ses personnages, maintenir une cohérence, choisir un point de vue et assumer une manière de regarder le monde, mais il doit désormais exercer une vigilance nouvelle sur la matière que lui propose la machine. Il lui faut reconnaître les phrases faciles, les métaphores convenues, les émotions préfabriquées, cette fluidité parfois trop parfaite qui donne l’impression qu’un texte sait fonctionner sans savoir pourquoi il existe. Plus l’IA devient habile, plus l’auteur augmenté doit devenir exigeant.

Cette exigence me paraît d’autant plus importante que l’IA possède une capacité remarquable à produire ce qui ressemble à de la littérature. Elle sait retrouver les signes extérieurs d’un style, les structures émotionnelles d’un récit, les effets de tension, les images que le lecteur reconnaît immédiatement comme littéraires. Mais l’accumulation de ces signes ne suffit pas toujours à produire une voix. La singularité d’un écrivain vient souvent précisément de ce qui échappe à la norme : une obsession récurrente, une manière particulière de regarder les corps, la famille, l’argent, le pouvoir, la peur ou la honte. Elle naît parfois de maladresses devenues personnelles, d’un rapport étrange au rythme, d’une mémoire qui revient toujours aux mêmes blessures. L’IA peut imiter les contours d’une voix ; elle ne possède pas l’existence qui a rendu cette voix nécessaire.

C’est là que l’humain retrouve une importance peut-être plus grande encore qu’auparavant. Dans un monde où tout le monde peut produire un texte techniquement acceptable, la qualité grammaticale cesse d’être un avantage décisif. Lorsque tout le monde peut demander cent métaphores ou cinquante débuts de chapitres, la capacité à générer des options devient banale. Ce qui restera rare sera la capacité à savoir pourquoi une histoire doit être racontée et pourquoi elle doit l’être ainsi. Les outils risquent donc de rendre plus visible ce qui, chez un auteur, ne peut pas être réduit à la seule technique : son regard.

Je vois dans cette évolution une possibilité d’émancipation que l’on sous-estime souvent. Il existe des personnes qui ont quelque chose à raconter mais qui ne possèdent pas les outils linguistiques nécessaires pour le faire. Certaines maîtrisent mal l’orthographe, d’autres souffrent de dyslexie, d’autres encore n’ont jamais eu accès à une formation qui leur permette d’écrire avec aisance. Il existe aussi des gens pour qui le passage de l’idée au texte représente une barrière tellement énorme qu’ils renoncent avant même d’avoir commencé. Si l’intelligence artificielle permet à certains d’entre eux de transformer une expérience, un souvenir ou une vision en récit, je ne vois pas pourquoi nous devrions considérer automatiquement cette possibilité comme un appauvrissement de la création.

Il faut toutefois éviter une naïveté inverse. L’abaissement des barrières entraînera certainement une immense quantité de textes incipides. Nous verrons apparaître des romans sans nécessité particulière, écrits parce qu’ils peuvent l’être, remplis de personnages fonctionnels et d’émotions bien calibrées. Il deviendra extrêmement facile de produire des histoires qui possèdent toutes les apparences d’un roman sans porter la moindre nécessité humaine identifiable. Dans cette abondance, le rôle de l’auteur deviendra peut-être justement celui qui manque le plus à la machine : imposer une direction, un refus, une préférence qui ne repose pas uniquement sur ce qui semble fonctionner pour la machine.

Ce déplacement soulève également la question de l’effort. Beaucoup de créateurs ont le sentiment légitime que leur travail est dévalué lorsque quelqu’un obtient rapidement un résultat qui leur a demandé des années d’apprentissage et de travail. Nous avons culturellement appris à associer la difficulté à la valeur. Une œuvre qui a exigé dix années de travail nous paraît souvent plus admirable qu’une œuvre réalisée en quelques jours. Pourtant, si les deux produisent la même émotion, il devient nécessaire de distinguer deux choses que nous avons longtemps confondues : la valeur du processus et celle du résultat.

Nous pouvons admirer un artisan parce qu’il a consacré trente ans à maîtriser un geste sans pour autant considérer que tout objet produit plus facilement est dépourvu d’intérêt. L’artisanat possède une valeur propre, précisément parce qu’il témoigne d’une maîtrise rare et d’un rapport particulier au temps. De la même manière, je ne suis pas surpris qu’apparaisse aux Etats-Unis une littérature revendiquant explicitement une écriture « 100% HUMAIN », comme certains photographes travaillent encore en argentique ou certains musiciens enregistrent sur des instruments anciens. Cette littérature posséde une valeur spécifique. Mais cette valeur n’a pas besoin d’annuler celle des autres formes de création.

Le problème apparaît lorsque nous transformons la difficulté en obligation morale. Une grande partie de notre imaginaire artistique reste attachée à la souffrance créative. L’écrivain aurait dû connaître la page blanche, recommencer ses chapitres, se perdre dans ses brouillons et passer des nuits sur une phrase pour mériter son livre. Il y a dans cette représentation quelque chose de noble, mais aussi une confusion. La difficulté a souvent accompagné la création, elle n’en constitue pas nécessairement la finalité. Si une technologie me permet aujourd’hui de résoudre en quelques minutes un problème qui m’aurait demandé autrefois plusieurs heures, je ne vois pas pourquoi je devrais préserver artificiellement la difficulté au nom de l’authenticité.

Cette position devient particulièrement intéressante dans mon propre travail parce qu’elle contient une contradiction apparente que je ne souhaite pas dissimuler. J’utilise largement l’IA alors même que la majeure partie de mes livres cherche à alerter sur ses dérives possibles. J’emploie cette technologie pour écrire des histoires qui interrogent parfois la place excessive que cette même technologie pourrait prendre dans nos vies. La situation peut prêter à sourire. Elle pourrait aussi donner matière à une accusation simple : comment dénoncer un outil dont on profite soi-même ?

Je crois pourtant que cette contradiction appartient moins à mon cas personnel qu’à notre époque tout entière. Nous utilisons des smartphones tout en nous inquiétant de notre dépendance aux écrans. Nous fréquentons des réseaux sociaux dont nous connaissons parfaitement les mécanismes d’addiction. Nous prenons l’avion en sachant ce qu’il représente sur le plan environnemental. Nous vivons continuellement à l’intérieur de systèmes dont nous contestons certains effets. L’usage n’annule pas nécessairement la critique. Il peut même la rendre plus précise, parce qu’il oblige à connaître intimement ce que l’on interroge.

Je suis impressionné par les possibilités offertes par l’IA parce que je les expérimente régulièrement. Je sais à quel point elle peut accélérer une réflexion, débloquer une structure et proposer des pistes inattendues. C’est précisément cette puissance qui nourrit aussi mon inquiétude. Le danger ne réside pas seulement dans le fait qu’une machine puisse écrire à notre place. Il se trouve peut-être dans la possibilité que nous prenions progressivement l’habitude de ne plus penser avant de lui demander de penser pour nous. La frontière la plus importante ne passe donc pas, selon moi, entre l’utilisateur et le non-utilisateur mais entre celui qui utilise l’outil pour développer une intention et celui qui attend de l’outil l’intention elle-même.

Cette distinction change profondément ma manière de définir l’auteur. Je ne crois plus que l’on puisse se contenter de demander qui a matériellement produit les phrases. Il faut aussi demander qui a décidé que ces phrases soient là, quel projet elles servent, quelle vision elles prolongent et qui accepte d’en répondre. La responsabilité devient alors un critère essentiel. Si mon nom figure sur un livre, je ne peux pas me réfugier derrière la machine lorsque quelque chose dans ce livre est critiqué. Je ne peux pas dire qu’un passage ne m’appartient pas parce qu’une intelligence artificielle l’a proposé. Dès lors que je l’ai lu, accepté et conservé, je dois considérer qu’il fait partie de mon choix.

Cela implique aussi une responsabilité de transparence. Je ne crois pas que tous les usages de l’IA doivent être annoncés, pas plus qu’un auteur ne détaille habituellement les logiciels, dictionnaires, recherches ou corrections qui ont accompagné son travail. Mais lorsque l’IA a joué un rôle substantiel dans la production du texte, je trouve plus sain de l’assumer. C’est justement cette transparence que demande Amazon lors de la publication d’un livre sur sa plate-forme KDP. Mais cette transparence ne diminue pas nécessairement l’auteur. Elle permet simplement au lecteur de comprendre de quelle manière l’œuvre a été fabriquée et de former son propre jugement.

Le terme d’« auteur augmenté » me paraît donc utile parce qu’il évite deux caricatures opposées. La première consisterait à prétendre que rien n’a changé et que l’IA n’est qu’un stylo légèrement plus perfectionné. La seconde reviendrait à considérer que toute personne utilisant ces outils cesse immédiatement d’être auteur. Entre les deux existe désormais une zone beaucoup plus complexe, faite de collaborations variables, de degrés d’assistance et de responsabilités différentes.

Nous aurons probablement besoin de mots nouveaux pour décrire ces pratiques. Un texte entièrement écrit sans assistance générative ne relève pas du même processus qu’un texte simplement corrigé par une IA. Ce dernier n’est pas non plus identique à un ouvrage dont une grande partie des formulations ont été produites par un modèle à partir d’un projet humain très précis. Et aucun de ces cas ne ressemble exactement à un livre intégralement généré à partir de quelques instructions générales. Les confondre revient à rendre le débat presque impossible.

Je préfère donc parler clairement de ce que je fais. Mes livres ont été largement écrits avec l’aide de l’IA. Elle a participé à leur forme. Elle a accéléré leur réalisation. Elle m’a parfois permis de franchir des obstacles que je n’aurais jamais franchis seul. Mais ils continuent de porter les thèmes que je voulais explorer, les inquiétudes qui sont les miennes et les histoires que j’avais envie de partager. Ce sont ces éléments qui me conduisent à revendiquer le terme d’auteur, tout en reconnaissant que la nature même de ce rôle est en train d’évoluer.

L’auteur augmenté ressemble peut-être moins à l’écrivain solitaire de notre imaginaire qu’à un directeur de création entouré d’une puissance de production presque inépuisable. Cette comparaison ne doit pourtant pas faire oublier l’essentiel. Diriger n’est pas simplement donner des instructions. Il faut savoir ce que l’on cherche. Il faut reconnaître lorsque la proposition reçue s’éloigne du projet. Il faut avoir suffisamment de goût et d’exigence pour refuser le texte séduisant qui ne correspond pas à la voix que l’on veut construire. À mesure que l’outil devient puissant, l’absence de vision devient plus visible. « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités » comme le dit très justement Ben, l’oncle de Spiderman.

C’est peut-être là que se jouera une grande partie de la littérature future. Lorsque tout le monde pourra produire des textes, l’acte de produire ne suffira plus à distinguer celui qui écrit. La différence viendra de l’intention, de la cohérence d’un regard et de cette étrange capacité humaine à faire de son expérience particulière quelque chose qui résonne chez un inconnu. La machine pourra participer à l’expression de ce regard, mais elle ne pourra pas décider à notre place quelle vie mérite d’être regardée et pourquoi.

Je reviens alors à la question qui a ouvert cette réflexion. Si un lecteur a aimé un livre et découvre ensuite que l’intelligence artificielle a contribué à sa fabrication, son jugement peut évidemment évoluer. Il peut se sentir trompé si cette collaboration lui a été cachée alors qu’elle lui semblait importante. Il peut considérer que le travail humain mérite une reconnaissance particulière. Il peut préférer, pour des raisons parfaitement légitimes, lire des œuvres produites sans assistance générative. Ce choix lui appartient. Mais il demeure un fait difficile à effacer : avant de connaître les conditions de production, quelque chose dans le texte l’avait atteint.

C’est cette réalité qui m’intéresse. L’émotion du lecteur ne devient pas artificielle parce que certaines phrases ont été produites avec une machine. Si un texte réveille un souvenir, provoque une peur, suscite une réflexion ou oblige quelqu’un à regarder autrement une situation qu’il croyait connaître, l’expérience qui se produit du côté du lecteur demeure profondément humaine. La technologie participe à la médiation, elle ne transforme pas mécaniquement l’émotion en simulation.

Je ne souhaite donc pas défendre l’intelligence artificielle comme on défendrait une cause. Elle n’a pas besoin d’être aimée. Elle doit être comprise. Je veux pouvoir bénéficier de ce qu’elle rend possible tout en restant capable d’en voir les dangers. Je veux l’utiliser sans abandonner à la facilité de ses réponses le travail de déterminer ce que je pense. Je veux qu’elle m’aide à développer mes idées sans devenir l’endroit où mes idées naissent systématiquement à ma place.

C’est peut-être cela que signifie réellement être un auteur augmenté : accepter que la technologie puisse prolonger certaines de nos capacités tout en refusant qu’elle devienne le substitut de notre propre regard. L’augmentation n’a de sens que si quelque chose à augmenter existe d’abord. Sans intention, sans curiosité, sans expérience personnelle et sans responsabilité, la puissance de l’outil ne produit qu’une abondance vide.

Je ne sais pas exactement à quoi ressemblera le métier d’écrivain dans vingt ans. J’imagine juste qu’il sera très différent de celui que nous avons connu. Certains auteurs continueront à écrire chaque phrase eux-mêmes et cette démarche pourra posséder une valeur particulière. D’autres travailleront constamment avec des intelligences artificielles. Entre les deux existeront une multitude de pratiques hybrides dont nous commençons à peine à comprendre les contours.

Pour ma part, je préfère reconnaître dès maintenant le territoire dans lequel je me trouve. Je ne suis pas un écrivain qui aurait réussi à rester à l’écart des technologies de son époque. Je ne cherche pas davantage à faire disparaître derrière le mot « outil » l’importance réelle qu’elles ont prise dans ma manière de travailler. J’utilise l’intelligence artificielle parce qu’elle me permet de donner davantage d’ampleur à certaines idées, de faire naître des histoires et de partager plus facilement ce qui, autrement, serait rester dans un coin de ma tête.

Mon dernier roman « LE SEUIL : L’IA pocalyse a déjà commencé« , co-écrit avec l’IA, détaille justement les risques que cette technologie peut représenter. Ce paradoxe ne m’embarrasse plus. Il me paraît au contraire profondément contemporain. Nous sommes la première génération à devoir apprendre à vivre quotidiennement avec des machines capables d’entrer dans des territoires que nous pensions réservés à l’intelligence humaine. Nous allons les utiliser parce qu’elles sont utiles, les admirer lorsqu’elles nous surprennent, les craindre lorsqu’elles nous dépasseront dans certains domaines et chercher sans cesse à comprendre ce que nous voulons continuer à faire par nous-mêmes.

C’est dans ce monde que l’auteur augmenté prend tout son sens. Il n’est ni le fossoyeur de la littérature ni son sauveur. Il est simplement l’une des figures possibles d’une création devenue hybride. Il devra apprendre à porter une vision au milieu d’une abondance de propositions, à conserver une voix dans un univers où le langage pourra être généré sans effort, et surtout à demeurer responsable de ce qu’il choisit de publier.

Peut-être faudra-t-il alors modifier légèrement la question que nous posons aux écrivains. Au lieu de leur demander seulement s’ils ont écrit chaque mot, chercherons plutôt à savoir s’ils savaient ce qu’ils voulaient dire, pourquoi ils voulaient le dire et s’ils sont capables d’assumer l’œuvre qui porte leur nom.

C’est dans cette définition que je me reconnais.

Je suis un auteur qui utilise massivement les outils de son époque, y compris ceux dont il interroge les conséquences. Je ne prétends pas que cette position résout toutes les questions. Elle en ouvre au contraire beaucoup. Mais elle me semble plus fidèle à la réalité que le choix binaire entre une littérature qui devrait rester intacte et une technologie qui finirait nécessairement par la remplacer.

L’IA ne nous interroge pas à décider si les machines peuvent écrire des livres car elles le font déjà. La question plus intéressante est de savoir ce que nous attendrons désormais de ceux qui mettent leur nom sur la couverture.

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